Les mots sous la peau
Rachid Hirchi, employé administratif dans un syndicat, spécialisé dans la législation du travail.
Rachid, 31 ans, aurait pu être dentiste, pubard créatif, cadre supérieur dans une banque - comme son grand frère - ou désargenté structurel. Il a préféré devenir lui-même. En empruntant des voies diverses, sans jamais véritablement se poser.
" Depuis que je suis gosse, j'ai le sentiment de devoir faire mieux que les autres. Non pas que je me sente différent, mais parce que je garde une exigence envers moi-même, en arrière-plan. " Sa " différence ", il ne la porte pas sur lui. Mais elle finit toujours par s'imposer. De l'extérieur. " Au travail, je ne me suis jamais senti discriminé. Ce sont plutôt les détails, les rééquilibrages du personnel dans les entreprises ou les petites remarques en biais, sans doute inconscientes, qui me renvoient à ma condition... "
Un jour, alors qu'il présente son dernier examen pour être admis dans une grande école de cinéma, un membre du jury lui demande : " Vous croyez en Dieu ? " Puis, face à son silence : " Vous aimeriez sortir avec une fille voilée ? "
" J'aurais préféré parler cinéma, j'étais venu pour prouver mes compétences. Mais les gens ont des problèmes de codes et d'image. Ils sont obnubilés par les questions identitaires. " Suite à l'incident, il change de voie.
Au cours des trois dernières années, Rachid a été gestionnaire de dossiers de chômage, auprès d'un grand syndicat. Avant de passer employé administratif, en charge de la législation du travail.
" La discrimination au travail existe, mais elle doit être nuancée. Parfois, les gens se sentent discriminés quand ils voient que la candidature d'un candidat de souche belge est acceptée pour un poste pour lequel ils ont été recalés. Mais ce n'est pas si simple. En réalité, tous ne maîtrisent pas les codes du marché du travail. Si l'on décèle un préjugé chez l'employeur, il faut parvenir à le désamorcer. Quand on arrive à argumenter, dans un entretien d'embauche, de nombreux murs peuvent tomber. "
Parce qu'il se sent contemporain de la Belgique à sangs mêlés, Rachid s'est lancé dans une aventure parallèle. À côté du boulot. Avec un ami d'enfance, Mohamed Allouchi, il a écrit et mis en scène La vie, c'est comme un arbre. Une comédie burlesque, en hommage aux anciens, ces " primo-arrivants ", qui ont quitté le Maroc pour aider à construire une Europe sans frontières.
" En fiction, on a le pouvoir de rire de choses dont on n'ose même pas parler de manière légère. Or, dès qu'on rigole de l'autre, on en a déjà moins peur. " Son désir de raconter ces communautés venues d'ailleurs, avec des quiches qui se débrouillent à la va-comme-je-te-pousse et une réflexion sur le poids des traditions en filigrane, vient de loin. " Mais ce n'est pas parce que je m'appelle Rachid, que je réfléchis en Marocain. C'est un spectacle très belge. Car nos références viennent d'ici. "
Petit déjà, son grand frère lui refilait en douce des livres pour " grandes personnes ". Montherlant, Camus, Duras… qu'il compulsait comme d'autres avalent des cachets. Résultat : la parole se libère. " J'ai rapidement compris que promener son accent au travail, c'est comme le training : ça peut être fatal. Or, pour moi, la langue française n'a jamais été un vêtement, mais une peau. "