Yeppies: une nouvelle génération multiculturelle sur le marché de l'emploi
Ils sont jeunes, ambitieux et instruits. Tous issus de la diversité et bien intégrés à tous les égards. Ils forment un groupe éclectique, appelé à gravir les échelons dans tous les secteurs de l'économie. Nom de code : les Yeppies, pour Young Ethnic Professionals. Trois Arabes, deux Indiens, un Chinois. Un savant mélange. Et au milieu de tout ça, une Portugaise. Et des Belges. Ou des Français… Un cocktail détonant pour un casting de Benetton? Non. Un simple couloir d’attente, dans les bureaux d’Actiris, au centre de Bruxelles. Tous se lancent dans la course à la réussite sociale, en cherchant un emploi.
Multilingues, diplômés, ils se rendent vite compte que la concurrence est rude. L’insertion sur le marché du travail est de plus en plus difficile pour les nouveaux arrivants. L’ascenseur social, en Belgique, est en panne pour tout le monde. Mais, pour les enfants d’immigrés, il y a comme une double peine. Pour preuve : presque aucun organigramme de grande entreprise n’en compte dans son top 20. Les familles qui ont joué le jeu de la méritocratie, consenti de lourds sacrifices pour offrir de longues études à leurs enfants, se sentent flouées de les voir errer de stage en stage.
«La première génération d'immigrants non occidentaux était relativement peu instruite. Quelques générations plus tard, le rapport s’est inversé», observe Mateo Alaluf, professeur de sociologie du travail à l'ULB. Aujourd'hui, la Belgique compte en moyenne 30 % d’étudiants internationaux parmi les étudiants inscrits dans les universités, où se côtoient parfois 120 nationalités d’étudiants et de chercheurs issus des cinq continents. Les allochtones ne sont plus considérés comme un groupe homogène, nimbé d’un halo poussiéreux.
«L'image reste trop dominée par un petit groupe qui refuse de s'adapter. Ce n'est pas du tout représentatif, confie Karim, 28 ans, diplômé en économie, une cravate et un air décidé. Je n’ai pas l’impression de représenter à moi tout seul un modèle type.»
À l'heure de la multiculturalité, dans un pays qui a été, dans le passé, précurseur d'une identité multiple, complexe et fragile, une nouvelle classe moyenne est en train de se créer. Dont les Yeppies sont la partie émergée. L'importance et le rôle de ces « professionnels issus de la diversité» ne fera qu'augmenter au cours des années à venir. «Il suffit de penser au vieillissement de la population.
Certains secteurs, comme les banques, doivent impérativement engager de futurs managers pour subsister», observe Arjan Erkel, anthropologue hollandais, coauteur d'une étude sur la génération YEP. Mais leur importance va plus loin. « Les YEP deviennent des cibles de plus en plus intéressantes pour les entreprises, car ils augmentent leur potentiel d’attraction auprès d’un public autrefois délaissé.»
YEP, we can !
Les employeurs ont compris que la diversité pouvait être un atout. C'est le cas dans les télécoms, par exemple, avec Base, qui occupe une majorité de personnes d'origine étrangère dans ses magasins situés dans les quartiers habités par des allochtones « afin de leur offrir une image positive et familière.» «Nous comptons 27 nationalités officielles au sein du groupe en Belgique.
La multiculturalité se vit ici de manière spontanée, sans quotas, sans discrimination positive ou autres tours de manivelle. Ce qui importe, pour nous, c’est de la vivre sans artifices. Et si à l’interne, chacun est libre d’afficher son appartenance culturelle, dans les shops, nous appliquons un principe de neutralité. Par respect envers l’identité de nos clients», explique Bruce Humphreys, responsable RH chez KPN Mobile International.
Au chef desquels s’ajoutent des constats de plus en plus fréquents de discrimination à l'embauche selon l'adresse des candidats. est semblable à la STIB, à Bruxelles, où la diversité du personnel est censée être celle des clients. «Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur la diversité culturelle qui y existe ni sur le problème du chômage qui atteint les personnes d'origine étrangère », confie Bauduin Auquier, DRH de la STIB. «Enfin, philosophiquement, le fait d'affirmer que c'est la compétence des gens qui compte et non l'origine ou la couleur de peau est vécu comme une évidence. »
Chez Accor, signataire d’une Charte de la diversité, l'engagement allait quasiment de soi. « La démarche s'intègre dans la nature même de notre société», constate Laurence Caron, directrice emploi, mobilité et carrières d'Accor Hôtellerie France. «Ses fondateurs, Paul Dubrule et Gérard Pélission, ont toujours insisté sur le rôle de l'entreprise en tant que vecteur d'ascension sociale. Par ailleurs, nous sommes présents dans 90 pays, ce qui implique une grande diversité culturelle. »
Les emplois de l’hôtellerie sont aussi souvent occupés par des personnes peu qualifiées, d'origine étrangère. « Nous avons créé un module de formation pour sensibiliser les chefs d'équipes des sites extérieurs à la multiculturalité et à la lutte contre les discriminations : qu'est-ce que cela signifie, quelles en sont les conséquences et comment améliorer l'intégration au travail ? »
Des obstacles, il y en a encore, bien sûr : la crainte de devoir subir un contrôle public supplémentaire, le refus de s'embarrasser d'un autre débat avec les syndicats, les difficultés à gérer la diversité une fois qu'elle est introduite... Le chemin à parcourir en faveur d'une plus grande diversité dans l'entreprise n'est, enfin, pas de l'unique ressort des employeurs : la plupart avouent en effet que la résistance du personnel et des clients est encore bien réelle et suffit parfois à freiner un patron motivé.