Diversité et inclusion

Les stéréotypes et les discours stigmatisants ont la vie dure

Laurence Rosier, Professeure d’analyse du discours et de didactique à l’ULB, porte un regard critique sur les stéréotypes langagiers et autres formes de comportements stigmatisants au sein du monde du travail. Que ce soit à l’égard des seniors, des jeunes, des personnes porteuses d’un handicap, de celles d’origine étrangère, des femmes ou d’autres catégories de travailleurs, nos paroles et attitudes, même si ce n’est pas intentionnel, sont encore souvent blessantes.
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Quels types de stéréotypes sont encore parfois véhiculés dans les discours dans le monde travail ?

Laurence Rosier : « Le plus souvent, ils sont logés dans des détails. On ne dira évidemment pas « toi, tu es le vieux » ou « toi, tu es le maghrébin de service ». Généralement, on utilise des expressions du type « chez nous, on… », ce qui signifie implicitement « chez vous, dans votre pays, ce n’est pas la même chose ». Par ailleurs, lorsque dans les réunions, on recourt systématiquement au masculin générique, alors qu’il y a des femmes dans l’assemblée, cela peut mener à la longue à une perte de confiance, voir revêtir un caractère blessant. Bien entendu, il existe aussi des propos discriminants à l’égard des personnes âgées, des jeunes, comme d’autres catégories de travailleurs. C’est le cas lorsque des professeurs disent qu’aujourd’hui, les étudiants ne lisent plus, sont paresseux, etc. C’est aussi le cas lorsqu’un manager dit sans cesse ‘ma petite’ à sa secrétaire ; même si ce n’est pas conscient et intentionnel et même si cela part d’une forme de gentillesse à l’ancienne, une telle appellation peut être ressentie comme dévalorisante. Les études ont montré que les stéréotypes se renforcent les uns les autres. »

Outre l’aspect purement langagier, d’autres éléments peuvent-ils se révéler stigmatisants ?

L. R. : « Bien sûr. Par exemple, lorsqu’une entreprise prévoit un plan de départ à la retraite dans les cinq ans à venir, une série de seniors se sentent faire partie de la dernière charrette et le vivent comme une forme d’exclusion. Autre exemple : on ne pense pas toujours à l’accès des personnes en fauteuil roulant dans l’organisation matérielle des espaces – escaliers, largeur des portes, etc. Les stéréotypes passent aussi par l’image, notamment lorsqu’une affiche en entreprise ne présente que des hommes blancs, alors que le message s’adresse à tous dans l’entreprise – femmes, personnes d’origine étrangère, etc. »

Remarquez-vous malgré tout des évolutions positives ?

L. R. : « De nos jours, des dispositifs de prévention et juridiques visent heureusement à lutter contre les différents types de discriminations, dont les propos homophobes, lesbophobes, transphobes, sexistes, racistes, etc. Toute une série d’initiatives font aussi bouger les choses positivement : les plans d’égalité de genres et de diversité, le libellé des offres d’emploi au masculin et au féminin, la représentation de jeunes et de seniors dans diverses instances décisionnelles, etc. Je constate aussi une évolution générationnelle : les étudiants sont aujourd’hui plus sensibles à toutes les questions de discrimination. Toutefois, les propos discriminants sont encore fortement ancrés, du fait qu’ils reposent sur des stéréotypes qui existent depuis très longtemps. Ils sont d’ailleurs le fait de tous les milieux sociaux, en ce compris de personnes éduquées. »

Quelles avancées observez-vous dans le milieu de l’enseignement ?

L. R. : « Historiquement, on avait déjà compris en mai 1968 que permettre aux étudiants d’avoir des représentants et des représentantes dans les différentes instances universitaires allait ouvrir à une certaine diversité. Ensuite, beaucoup d’enseignants – comme les chercheurs ou les journalistes d’ailleurs dans leurs domaines respectifs – ont intégré dans leurs cours des sujets qui n’étaient pas abordés auparavant : la colonisation, la santé des femmes, etc. »

Ce fut aussi le cas dans votre domaine ?

L. R. : « Tout à fait. Moi-même, j’ai évolué dans mon cours de théorie de la linguistique. Autrefois, parce que je reproduisais une vision que j’avais acquise, je ne parlais que des hommes linguistes de nos contrées ; depuis lors, dans le domaine de la linguistique francophone, je m’intéresse aussi aux femmes et à des figures d’autres régions du monde. Toujours dans mon domaine, on voit aussi que des personnes dont la communication remplit un rôle essentiel dans leur métier s’intéressent de plus en plus à la linguistique. Nous avons par exemple aujourd’hui des policiers qui viennent à nos cours pour être sensibilisés aux questions de genres et voir comment mieux recevoir les femmes qui se présentent à l’accueil des commissariats. »

En dépit des évolutions éthiques et réglementaires, on constate que la parole discriminatoire se libère, notamment sur les réseaux sociaux…

L. R. : « Malheureusement, lors des crises économiques, il y a une tendance au repli sur soi et à la recherche de boucs émissaires. En étudiant les insultes et les discours racistes, extrémistes et de haine sur les réseaux sociaux, je suis parfois désespérée de l’humanité. Il y a parmi ces commentaires, la plupart du temps anonymes, des personnes qui se lâchent de façon abjecte mais qui, dans la vie réelle, sont des personnes ‘bien sous tous rapports’, comme on dit. Il n’empêche que ces mots abjects sont un premier palier vers une violence et une haine de l’autre. Il existe une distorsion entre, d’une part, la diversité et l’inclusion de plus en plus prônées, notamment dans le monde de l’entreprise, et, d’autre part, les discours sans aucune éthique déversée sur le net… »

… et ailleurs !

L. R. : « Il y a en effet les nombreux dérapages de certaines personnalités politiques. Ces dernières portent une lourde responsabilité, dans la mesure où leurs propos discriminants, qui sont généralement intentionnels et orchestrés par leurs services de communication, agissent comme des modèles d’adhésion dans le public. Je plaide d’ailleurs très fort pour le développement d’une éthique langagière des hommes et des femmes publics. On peut très bien arriver à dire les choses de manière parfois cash, sans pour autant être cru et trivial et ne pas respecter les personnes auxquelles on s’adresse ou dont on parle. Je défends bien entendu la liberté d’expression, mais elle ne donne pas le droit d’avoir des propos blessants, haineux ou stigmatisants. »

Quelles solutions prônez-vous encore pour faire évoluer les choses ?

L. R. : « Pour ma part, je n’aime pas la répression. En tant qu’enseignante, je prône évidemment pour une meilleure éducation… Et celle-ci doit commencer dès le plus jeune âge. De plus en plus, un grand nombre d’instituteurs et d’institutrices remettent d’ailleurs en cause les stéréotypes. Une autre voie est de réaliser des études sur ces sujets, d’en parler, de montrer des alternatives dans la culture, la politique, les médias, etc., et que ces questions ne soient pas seulement instrumentalisées durant les périodes électorales. »

Laurence Rosier
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