Les rock stars de la Silicon Valley: Portraits
© Griet Dekoninck « Créer mon entreprise : excellent point pour mon CV. »
À 28 ans, en jean et en T-shirt, Nick Baum (photo) est un pur produit de la Silicon Valley. Cinq ans de service chez Google, d’abord comme ingénieur puis comme Product Manager, et depuis peu cofondateur de la start-up Whereberry, un réseau social multimédia qui permet de s’entretenir entre amis du prochain événement à ne pas manquer, des films et des bouquins à voir ou à lire absolument, du dernier resto à essayer, etc. On lui prêterait difficilement des allures de rock star même si son look cadre parfaitement avec les normes de la vallée. Et même s’il a dû faire une croix sur une partie de ses revenus depuis qu’il a quitté Google. « Je ne vous révèlerai pas combien j’étais payé, mais je n’avais certes pas à me plaindre ! Même si je n’ai effectivement plus le même train de vie, en guise de compensation, je tire énormément de satisfaction d’avoir monté ma propre affaire. Au fond, il y a dans le coin pas mal d’ingénieurs qui font ou rêvent de faire exactement la même chose. Pourtant, je ne m’étais sincèrement jamais imaginé fonder un jour une entreprise. À Paris, où j’ai grandi, ça n’aurait absolument pas été possible. Tandis qu’ici, il y a comme un parfum dans l’air qui pousse à entreprendre. Et c’est indubitable : le fait d’avoir créé mon entreprise est un excellent point pour mon CV. Peu importe d’ailleurs que le succès soit ou non au rendez-vous, l’essentiel est que ça démontre quelque chose. Quand j’étais chez Google, j’ai moi-même engagé d’autres personnes et ce critère était considéré comme un atout. »
Baum a vécu chez Google des moments exaltants. Il y a exercé comme ingénieur software, suivi une formation de Product Manager et notamment contribué au développement de Google Reader, Android et Chrome. « Ce qui est chouette chez Google, c’est la grande autonomie dont on dispose en tant qu’ingénieur. On y travaille par petits groupes en décidant soi-même de la direction à prendre pour développer notre produit, sans être constamment soumis aux directives de la hiérarchie. Ça rend les choses très agréables. Si j’ai fini par m’en aller, c’est parce qu’on n’a pas tous les jours l’occasion de créer quelque chose à soi. Avec un simple laptop et suffisamment de compétences pour développer des logiciels, on peut créer quelque chose qui servira à des millions de gens. C’est fantastique, non ? Vu l’optimisme ambiant et le climat propice aux investissements, nombre d’ingénieurs veulent se lancer dans la création de start-ups. Si le marché du travail n’était pas si favorable, une telle perspective serait nettement moins attrayante. »
Pour mettre sur pied la société qu’il a fondée avec son associé Bill Ferrell, Baum a obtenu l’appui de Y Combinator, l’incubateur d’entreprises internet de loin le plus actif de toute la Silicon Valley. Mais ses anciens revenus lui ont tout de même permis d’injecter dans le projet pas mal de fonds propres. Avant longtemps, Whereberry entrera à son tour dans la grande course au talent. « Nous parvenons encore à tout gérer à deux pour l’instant, mais tôt ou tard nous aurons besoin d’engager d’autres ingénieurs. D’après un de mes colocataires qui a aussi fondé une start-up, c’est vraiment la croix et la bannière ! Ils ont toute latitude pour se choisir un employeur et, pour une start-up comme la nôtre, on ne peut les attirer qu’avec notre technologie ou par la perspective d’une plus grande autonomie ou d’un plus grand pouvoir de décision. »
Virtuose de l’entreprise à 19 ans
« Notez bien ce que je vous dis : avant Noël, Mino Monsters sera numéro un au hit-parade des applications les plus téléchargées sur iPhone. » Peu de gens peuvent se vanter dans toute la Silicon Valley d’être plus ambitieux que Josh Buckley. Il n’a guère plus de 19 ans, mais le jeune entrepreneur, sujet britannique, nous reçoit sur sa terrasse inondée de soleil face à une vue époustouflante sur le cœur de San Francisco, le vrombissement d’un jacuzzi glougloutant et tourbillonnant en guise de fond sonore.
« Jack Dorsay, le CEO de Twitter, habite l’immeuble », nous annonce-t-il en souriant. Le compte-rendu de la toute jeune carrière de Buckley, né dans le Kent et installé en Californie depuis un bon semestre, est digne de la saga épique d’un conquérant de l’entreprise moderne. « J’avais 11 ans quand je me suis mis à développer des sites web – juste comme ça, histoire de m’amuser. J’ai pu en vendre quelques-uns et, à 15 ans, bingo ! C’est le jackpot : j’ai cédé le site de communauté virtuelle Menewsha.com à une firme texane contre un beau paquet d’argent. Ensuite, j’ai débarqué ici au début de l’année, bien que mes parents auraient bien aimé que je termine mes études. Mais pour quoi faire ? Une kyrielle d’entreprises de la vallée ont suivi de près le succès du site. Je m’en sors très bien. Il fait bien meilleur ici en Californie, je peux faire tout ce dont j’ai envie et je gagne bien ma vie. »
Il a le verbe facile – ça rend plutôt service quand on a affaire à des investisseurs –, et le bref parcours de Joseph Buckley en a déjà impressionné plus d’un à Silicon Valley. T.J. Murphy, qui a lâché Zynga pour se lancer avec Buckley dans une nouvelle aventure, peut en parler. Murphy n’est autre que l’un des pères spirituels de Warbook, un des tout premiers jeux sociaux hébergés sur Facebook. S’il est certes bien payé, dixit Buckley, c’est surtout la vision qui l’a attiré chez Mino Monsters. Mais là encore, ça tourne tout de même autour de l’argent.
« Notre objectif est de développer une entreprise qui pèsera des milliards, comme Angry Birds en ce moment même, ça finira par lui rapporter gros. Je ne vous cache pas que son salaire a diminué de presque un tiers par rapport à ce que lui payait Zynga, mais ça reste un salaire honorable – c’est peu dire – et il a plus de poids dans une start-up. Autant d’arguments qui, combinés à une vision mûrement réfléchie, ont convaincu Murphy de s’associer avec moi. Mais il n’est pas notre seule pointure. Nous avons débauché un des ingénieurs d’Apple et un artiste new-yorkais nous a rejoints, lui aussi.
On ne part pas forcément toujours perdant en tant que start-up, face aux ténors de la Silicon Valley. Dès qu’il est question de moyens, on doit évidemment garder le profil bas devant les mastodontes, mais nous avons aussi des choses qu’ils ne peuvent pas offrir. Hormis Facebook, peut-être : là, la barre est vraiment très haut placée et personne n’est à la traîne. Mais notre assise financière est bien ancrée et, grâce à nos investisseurs, notre compte en banque affiche un solde à sept chiffres ! Faites-moi confiance : nous n’allons pas tarder à conquérir le monde. »
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Photos Griet Dekoninck



















