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« Nous avons atteint le point culminant du salariat »

Hérité de la société industrielle, notre modèle du salariat serait-il dépassé ? Horaires de travail atypiques, bureaux virtuels, parcours multisegmentés… Le monde du travail est en pleine mue. Pourtant, notre vision de la relation au travail reste monolithique, basée sur le CDI.

Demain, l’emploi sera fragmenté, individualisé, à la carte, moins subordonné et plus collaboratif. C’est la conviction de Denis Pennel, délégué général de la Ciett, la Confédération internationale des agences privées pour l'emploi et auteur du livre « Travailler pour soi ». Selon l’auteur, c'est un nouveau contrat social qu'il va falloir définir. Pour y parvenir, l’expert avance quinze recommandations concrètes. L’enjeu ? Replacer l’individu au cœur de la relation d’emploi.

Selon vous, une vague d’individualisation traverse le monde du travail. Comment se concrétise-t-elle ?

De plus en plus de travailleurs veulent adapter le travail à leur mode de vie. Alors que jusqu’à présent, c’était l’inverse : le travail était contraint. Vous deviez vous plier aux goûts de l’organisation et vos conditions de travail étaient dictées par l’employeur. Aujourd’hui, il y a un renversement net de tendance : ce sont les individus qui veulent que le travail s’adapte à leurs propres contraintes ou intérêts personnels. Les salariés demandent plus de flexibilité : ils ne veulent plus appartenir, ils veulent choisir. Pour mieux se réaliser.

Cette individualisation touche-t-elle toutes les composantes de la relation au travail ?

On assiste à la fin des règles classiques qui régissent le travail, c’est-à-dire l’unité de temps, de lieu et d’action. Le travail s’est déspatialisé : ce n’est plus un endroit où l’on se rend, c’est une activité que l’on effectue. Plus forcément au bureau, mais dans un café, le hall d’une gare ou dans un train. Quant aux horaires, ils sont devenus variables : la norme du travail routinier de 9 h à 18 h, du lundi au vendredi, ne correspond plus à la majorité des cas. En France, deux salariés sur trois ont des horaires de travail atypiques. Ils peuvent travailler la nuit, le week-end, à mi-temps. Parallèlement, on constate une déstandardisation de l’action. Nouvelles technologies aidant, on ne travaille plus comme avant.

Cette nouvelle réalité du travail a-t-elle un impact sur la qualité de nos statuts ?

Notre modèle est hérité des années 60, période du plein emploi. À l’époque, on offrait un CDI à temps complet à la majorité des salariés. Ce modèle est en train d’éclater avec l’émergence de nouvelles formes de travail au sein même du salariat. Il y a d’abord eu une grande mutation dans les années 80 et 90 où, en complément du CDI, se sont développées d’autres formes d’emploi salarial telles que le CDD, l’intérim et le temps partiel. Depuis les années 2000, cette part de contrats s’est relativement stabilisée. Depuis 2008, elle a même tendance à diminuer. En fait, on a atteint, en Belgique et en Europe, le point culminant du salariat...

C’est-à-dire ?

L'emploi à vie n’existe plus, même pour les titulaires d'un contrat permanent. Le parcours classique d’un travailleur du XXIe siècle est de commencer par travailler en intérim ou en CDD, puis en CDI. Il alterne ensuite des périodes de travail avec, probablement, des phases de chômage, de formation ou de reclassement… En fin de carrière, il se met de plus en plus souvent à son compte comme indépendant pour assurer, à temps partiel, des missions de conseil afin de s'assurer des revenus complémentaires à sa retraite. La grande révolution, aujourd’hui, c’est l’évolution du travail non salarial. Demain, les nouvelles formes d’emploi qui se développeront seront marquées par la montée des travailleurs indépendants, des auto-entrepreneurs, des slasheurs. Beaucoup de gens se tournent vers d’autres formes d’emploi qui leur laissent plus de liberté, une plus grande autonomie sur le marché du travail, plus de responsabilités. C’est une mutation profonde du travail, mais pas la fin.

Ce besoin de flexibilité est-il synonyme de précarité ?

Il y a un manque de protection, c’est évident. Tout l’enjeu consiste à redéfinir un nouveau contrat social qui réconcilie deux concepts antinomiques : d’une part, la flexibilité et la sécurité ; d’autre part, l’individu et le collectif. Il faut aussi recréer des liens qui libèrent. Le défi est d’organiser la protection sociale et les droits du travailleur non plus en fonction de son employeur (et de son ancienneté dans une entreprise), mais tout au long de son parcours professionnel, quels que soient son statut et son contrat de travail. Cela va nous obliger à repenser entièrement l'accès à la Sécurité sociale, à la prévoyance et à nos systèmes de retraite.

C’est le nerf de la guerre. La fameuse « flexicurité »… Mais si ces modèles sont déjà à l’œuvre dans les pays scandinaves, pourquoi pas chez nous ?

Ces pays ont un dialogue social très constructif. Ils ne conçoivent plus la sécurité autour d’un emploi, mais autour de la personne. Sur l’ensemble de son parcours professionnel. En Belgique, en France et dans les pays du Sud, on essaie encore de protéger des emplois, reliés à des postes. Sans se préoccuper du fait que ces postes deviennent un jour obsolètes. C’est un exercice périlleux, car aujourd’hui, les carrières sont beaucoup plus parcellaires. Il convient donc de faciliter les transitions entre les statuts et de maintenir la même protection sociale, tout au long de ce parcours. L’individu doit capitaliser des droits à la formation, à la retraite, aux indemnités de chômage, par ses heures de travail. Quelle que soit l’entreprise pour laquelle il travaille. Et… quel que soit son statut. C’est un nouveau contrat social qu’il nous faut. Il est urgent d’agir.

À LIRE

Travailler pour soi.
Quel avenir pour le travail à l'heure de la révolution individualiste ?,

par Denis Pennel, éd. Seuil, 2013, 240 p., 17 €.

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