Talent: Stéphanie Manasseh, la porteuse d'art

Elle organise depuis 3 ans la Brussels Accessible Art Fair, qui a pour ambition de mettre l'art à la portée de tous, et surtout les artistes. Amatrice éclairée, elle ne se définit ni comme une marchande d'art, ni comme un agent. Juste une passeuse de lumière.

Ça a commencé comme des réunions Tupperware. Sauf qu’au lieu d’acheter des boîtes en plastique, ces dames se réunissaient autour de peintures. Celles, d’abord, de la maman de Stephanie, artiste peintre au Canada. «Je la représentais en Europe et j’organisais des ‘coffee mornings’ pour femmes expatriées enceintes, comme moi, raconte aujourd’hui Stephanie Manasseh. Je me suis aperçue qu’il y avait un marché pour ces femmes venues de l’étranger pour quelques années, disposant d’un certain pouvoir d’achat mais qui n’ont rien accroché à leurs murs et ne fréquentent pas les galeries d’art».

Un concept est né : «J’ai eu l’idée d’organiser une foire d’art contemporain destinée à cette clientèle particulière des expatriés». Une exposition-vente, à proprement parler. Mais à la portée de toutes les bourses. La première «Accessible Art Fair», en anglais dans le texte puisqu’elle s’adressait au départ à un public plutôt anglophone. Neuf artistes ont exposé lors de cette première pour happy few. C’était en 2007 et le bouche à oreilles tenait lieu de carton d’invitation.

Trois ans et cinq nouvelles sessions plus tard, la 6e BAAF (avec un B pour Brussels) prend ses quartiers deux fois par an dans les salons du prestigieux hôtel Conrad Louise, devenu partenaire. Cette fois, 50 artistes ont été sélectionnés par un jury. Peintures, sculptures, photos, céramiques… L’événement est devenu un must auprès des amateurs. Belges également. Pour autant, le concept n’a pas changé: «Toutes les œuvres exposées sont à vendre à un prix compris entre 50 et 5.000 euros, pas un de plus, explique Stephanie Manasseh. Cash & carry : l’acheteur repart immédiatement avec son acquisition. J’avais envie d’éliminer le point rouge» - vous savez, cette petite pastille que les galeristes collent à côté d’une œuvre vendue jusqu’à la fin de l’exposition.

Marchande de style de vie

Stephanie Manasseh a quitté le Canada pour l’Europe il y a 13 ans, après des études de pédagogue à Montréal. Mariée à un Anglais travaillant pour le British Council, elle a vécu à Prague puis à Milan. C’est là qu’elle découvre, dit-elle, sa vocation pour l’organisation d’événements. Pas dans le domaine artistique, à l’époque, mais dans le médical. «Des congrès, des conférences… Je me suis rendue compte que j’étais douée».

Nouveau changement d’affectation de son mari en 2004, destination : Bruxelles. «Nous devions y rester un an. Nous nous sommes installés». Il faut dire que Stephanie est tombée enceinte de son premier enfant dès son arrivée, qu’un deuxième a suivi, puis la maison, le cercle d’amis… «C’est une ville où l’on se sent bien, où l’on est vite à l’aise. J’ai l’avantage de parler le français, mais l’anglais y fonctionne très bien aussi». Elle y est chez elle. Ne se voit pas repartir. D’autant que son hobby est devenu un boulot qui l’occupe à temps plein. Ancré à Bruxelles. Même s’il commence à faire des petits à l’étranger…

«Dès le début, j’ai voulu privilégier le côté accessible de l’événement. L’AAF est ouvert à tous, gratuit, informel. Il repose sur le principe de la rencontre : les artistes sont présents et les amateurs peuvent établir le contact, discuter, échanger leur point de vue ». En 2008, la 2e édition rassemble déjà 21 exposants et, convivialité ou pas, la « foire » commence à se sentir à l’étroit. Elle émigre dans un hôtel du quartier européen et devient bisannuelle. «L’évolution du public nous a ensuite conduits à sortir du ‘ghetto’ européen pour rejoindre l’avenue Louise et le Conrad, qui nous a accueillis à bras ouverts, avec ce côté ‘Yes, we can’ très américain. Cela nous donne un crédit supplémentaire».

Stephanie Manasseh se défend d’être devenue une marchande d’art. «Cela n’a jamais été mon ambition, je n’en ai ni l’envie ni la compétence. Ma seule formation est un cours d’une semaine sur le business de l’art suivi chez Sotheby’s à Londres. Cela m’a ouvert les yeux sur ce que je fais et sur ce que je ne dois pas faire». Ni «art dealer», ni galeriste, cette amatrice éclairée se définit plutôt comme une marchande de lifestyle, qui permet aux gens d’acquérir des œuvres d’art comme ils achèteraient de beaux meubles, pour décorer et animer leur intérieur. Sans renoncer à éduquer son public néophyte : elle accueille désormais des conférences en marge du salon. La première est dédiée, bien sûr, au marché de l’art contemporain…

L’Art Fair est devenue une affaire

Au début, Stephanie laissait ses goûts et sa subjectivité lui dicter le choix des artistes exposés. Mais sa modestie l’oblige à reconnaître ses connaissances personnelles trop limitées que pour ne pas s’entourer, vu le nombre de candidats au portillon : plus de 200 cette fois-ci. La sélection a donc été confiée à un jury. «La variété doit primer», dit-elle. Les élus? Un tiers de pros, deux tiers d’amateurs. Le public peut même acquérir du mobilier design et des bijoux contemporains. Un public si nombreux que Stephanie Manasseh commence à avoir des rêves de grandeur. Elle vient, pour la première fois, d’exporter le concept à Tel Aviv. L’an prochain, ce sera Vienne. Puis New York, si tout va bien.

L’Art Fair est devenue une affaire, un véritable business. Qui l’occupe à temps plein, avec trois employés. « Et une armée de stagiaires ». Prochaine étape ? Elle songe déjà à franchiser. Un goût du business qui lui vient de son père, dit-elle. La fibre artistique, c’est l’empreinte maternelle. Ses goûts à elle? La peinture figurative. «Je suis une puriste, assez traditionnelle. Mais je suis obligée d’exposer aussi des oeuvres que j’aime moins, si elles correspondent aux goûts de mon public». N’empêche: elle met les siens au service d’un nouveau type de clients. C’est sa dernière idée en date, importée des Etats-Unis: le «Personal art shopping », qui consiste à accompagner des clients dans l’achat d’œuvres d’arts à vocation surtout décorative, pour leur bureau ou leur maison. En les prenant par la main, après s’être imprégnée de l’endroit à décorer. L’embryon d’un nouveau métier pour cette jeune femme dont la devise est : «Go ahead!»

Brussels Accessible Art Fair, jusqu’au dimanche 7 novembre à 18h, hôtel Conrad, av. Louise. www.accessibleartfair.com

Publié dans le journal Références du 6 novembre 2010